Atelier Maïeutique – récits d’un nouveau monde (Cerisy)

Organisée par Olivier Frérot, Luc Gwiazdzinski et Chris Younès, au Centre culturel international de Cerisy (association des amis de Pontigny-Cerisy)

Du 16 au 20 septembre 2020 – CCIC Cerisy (50)

Avec :
* Nils AZIOSMANOFF, Musicien, fondateur du Cube
* Françoise BARRET, Conteuse
* Céline BODART, Architecte
* Dorothée BROWAEYS, Journaliste, fondatrice de Tek4life
* Pierre-Antoine CHARDEL, Socio-philosophe
* Irénée FRÉROT, Physicien
* Patrice HOAREAU, Berger, postier, autodidacte
* François JEGOU, Design
* Éric LENOIR, Paysagiste punk
* Frida MORRONE, Conteuse
* Olivier TURQUIN, Berger d’alpage et socio-économiste
* Jacques VERRON, Océanographe et entrepreneur

Plus d’infos sur l’atelier ici et là

Invité par Chris Younes , Luc Gwiazdzinski et Olivier Frérot, une quinzaine de personnes se rassemblent autour de ce motif : le récit d’un monde à venir. Sans programme, sans objectif de production, sans sujet cerné, au coeur d’un des lieux importants de la pensée du vingtième siècle, entouré de l’impressionnante biosphère normande, sur le créneau des grandes marées, il s’agit d’une rencontre qui fait grande place à la surprise. Nous sommes à la croisée d’une multitude de courants, et nous cherchons, chaleureusement, une ou plusieurs directions.

“Agir en arts dans un monde en crises” – Synthèse des rencontres professionnelles suite au report du festival Chalon dans la rue 2020

Organisée par les équipes du festival Chalon dans la rue (Ville de Chalon-sur-Saône)

Mercredi 22 juillet 2020 – L’Abattoir, Centre national des arts de la rue et de l’espace public de Chalon-sur-Saône (71)

Avec Pierre Duforeau (co-directeur artistique du festival), Fabienne Aulagnier et Marie-Irma Krämer (pôle production du festival)

J’étais, le mercredi 22 juillet 2020, invité à clore et synthétiser les propos tenus entre professionnels du spectacle en espaces publics (artistes, programmateurs, producteurs, etc) lors de la rencontre faisait suite au report du festival d’arts en espace public du Chalon-sur-Saône. Le collectif réuni s’interrogeait à partir des questions suivantes :

> Comment produire de l’art en espace public à l’heure des crises écologiques, sécuritaires et sanitaires ?

> Comment les rapports humains, dans ce contexte, se modifient au sein de la profession ? Pourquoi et comment agir sur l’organisation du collectif de ceux et celles qui constituent le monde des arts en espaces publics ?

Après avoir écouté les échanges, j’ai formulé, de manière brouillonne, quelques propos que, au calme un peu plus tard, j’exprimerais de la sorte :

L’espace public de nos démocraties contemporaines est saturé de mots, de concepts, d’idéologie et de positionnements. Les visioconférences, podcasts et autres apéroskypes ont peuplé nos demeures et nos amitiés de questions mal rangées au cœur desquelles les discours du temps semblent se lover jusqu’à prendre toute la place. La crise écologique, la crise numérique, la crise sécuritaire, la crise sanitaire multiplient les banderilles sur nos sociabilités et explosent les récits possibles de ce qui vient. Nous sentons bien, au centre de ce dédale où les opinions côtoient les faits autant que les concepts philosophiques se mélangent aux slogans marquetés, une pulsion de vie, une élan d’être ensemble, dont, peu ou prou, les artistes et ceux qui les entourent se sentent, à tord ou à raison, responsables.

Nos mondes sont-ils instables ? La crise sanitaire a effleuré le flux des échanges monétaires et commerciales. L’argent hier introuvable a rejailli des sources mystérieuses de la montagne à billets, et l’idée de « crise », plus que jamais employée dans tous les sens, semble agir comme paravent. La crise, c’est l’instant fatidique où l’on coupe la tête des héros de la révolution, la crise c’est le suicide des banquiers, la crise c’est des populations affamées par des spéculateurs inconnus, la crise c’est l’effondrement irrémédiable du vivant, la crise c’est préférer mourir en mer que survivre toute une vie. Et qu’avons nous vécus, nous, ici, en 2020, de plus qu’un coup d’épaule dans le solide cours des choses ? Sûrement pas rien. Sûrement rien de léger. Mais sûrement pas de crise et, surtout, sûrement pas de rebond clair de l’histoire qu’on saurait se raconter collectivement, pour y participer, faire corps autour, solidifier une souveraineté, bâtir du collectif. Non, ce qui se raconte ici ressemble plutôt à un envahissement de l’épaisseur du temps par l’omniprésence du présent. Si crise il doit y avoir, ne devrait-on pas parler, comme le faisait Hannah Arendt en 1961 dans son livre « Between Past and Future » (« entre passé et futur ») de « crise de la culture », c’est à dire d’une forme d’incapacité du présent à penser et agir selon son inscription dans l’histoire et sa projection dans l’avenir.

Dans ce paysage, les artistes et leur monde de récits alternatifs et de propositions décapantes s’interrogent sur leurs places. Que peut-on raconter dans un monde où tout, de la politique au marketing, de la science à la philosophie, se présente à nous sous le régime de l’immédiate et évidente narration ? Quelle expérience collective pouvons nous proposer dans un monde où d’invisibles formes de pouvoirs éclatées régissent nos manières d’être ensemble, souvent derrière des barrières, des masques, des écrans ou des tableurs ? Que reste-t-il qui ne soit envahi par les contrôles, les algorithmes et les opérations de gestion de l’immédiat, qui ouvre des espaces, des temps, des histoires de vivants ?

Admettons que l’espace politique, le territoire, la ville ou la cité (comme vous voulez) soit régulé, comme un moteur par ses soupapes et ses circuits de refroidissement, par un ensemble d’histoires auxquelles un nombre suffisant de citoyens accordent crédit. Considérons que, pour autant, toutes ces histoires ne sont pas destinées à la même durabilité ni aux mêmes effets. Que l’histoire d’une justice ou d’une vérité de la science n’ont pas le même destin que l’histoire de Moulinex (qui libère la femme), d’un président qui chasse la racaille ou même d’une pandémie. Gardons nous bien d’un relativisme concernant ces histoires et prenons les un instant au sérieux. Alors, la question politique qui nous anime, celle qui pourrait, depuis le passé regarder un avenir, serait la suivante : à quelles histoires sommes-nous prêts à croire ? Et elle se répercute, cette question, dans les désirs et les missions qui animent les artistes et leurs collègues. Quelles histoires voulons nous raconter ? Quelles histoires valent-elles d’être soutenues ?

Poser franchement et fortement ces questions semblent exiger un degré de distance, de détachement, vis-à-vis du présentisme (reprenant l’idée de François Hartog) et de la nauséeuse saturation discursive que nous évoquions plus haut. Comment préserve-t-on un espace de jeu, au sens mécanique du terme, pour ceux et celles qui se donnent mission de raconter largement des possibles afin de projeter sans toujours d’abord réagir ? Comment les artistes, les diffuseurs, les producteurs, peuvent-ils résister à la pression du présent et de ses « crises » répétées pour bâtir des refuges dans lesquels édifier d’autres récits, d’autres rapports au tempes : ni des nostalgies stériles, ni des utopies intangibles, mais, pour reprendre ici la belle expression de Camille de Toledo, des « potentiels du temps »  ? Dit autrement, et de manière bien plus prosaïque et direct : l’artiste est-il réellement contraint de calquer ses mœurs professionnels sur ceux du « business usual » et d’enfermer sa pratique en une succession de réponses attendues aux problèmes de l’actualité ? Peut-il faire autre chose que monter une start-up de spectacles qui étudie le marché, essore les répondeurs de ceux qui décident, communique ? Peut-il, et doit-il, faire autre chose qu’une proposition marquetée (jauge : 120 personnes, durée 45 min, coût de cession : 1500 euros, fiche technique : RAS) qui traite « la crise des migrants » en 2015, la « crise écologique » en 2016, la « crise terroriste » en 2017, « la crise me too» en 2018, « la crise anthropocène » en 2019 et « la crise sanitaire » en 2020 ?

Et si nous vivions justement un moment de l’histoire où, pour en conserver le sens et justement si inscrire, il fallait être capable de s’en détacher un instant ?


Explorer le détachement – espérer y trouver des humains

Que peut-on imaginer trouver au détour de ce détachement ? Qu’est-ce que les artistes, les diffuseurs, les programmateurs, ceux et celles qui « y croit  », peuvent ici espérer ? La réponse que nous semblons faire ici consiste à considérer qu’il est possible d’agir en fonction de soi-même tout en se mettant à la place de l’autre. Cette faculté, largement répandue dans la biosphère, nous invite à une forme de confiance. La « personne » qui se cache derrière le professionnel (soit-il artiste, programmateur ou cordonnier) est capable d’agir avec l’autre, de faire collectif, à certaines conditions et avec certains outils. La régulation du fait collectif par des tableurs de gestion, des services-offre-besoins, des efficacités tend à décomposer progressivement l’idée qu’on se faisait de la vérité, de la beauté ou de la justice (dirait Arendt) mais également, la plus simple et universelle confiance que l’on peut avoir en nos propres désirs, émotions, croyances ainsi que, et c’est peut-être encore plus grave, la certitude que l’autre en possède également : des désirs, des émotions, des croyances. Trouver la personne derrière l’individu c’est faire face à sa différence. C’est accepter que nous ne comprenons jamais totalement ce que l’autre veut, sent, croit, sait. C’est accepter, surtout, qu’en aucun cas, cette impossible embrassement de l’existence de l’autre personne ne nous empêche d’en tenir compte ou d’essayer de l’entendre. Dit autrement, un collectif d’humains est une somme d’efforts infinis vers une inaccessible différence de l’autre. Les multinationales de l’économie numérique cherchent exactement l’inverse : une accessible normalisation des réactions et des besoins d’humains indifférenciés et « atomisés » (encore un terme emprunté à Hannah Arendt).

De ce délire contemporain, il s’agirait de pouvoir s’extraire, se détacher, pour goutter un peu au plaisir d’être humain parmi les humains. Dans ce pays là, sans culture globale, sans « globish », sans vote qui réglerait tout, semble régner d’étranges idées desquelles on se déshabitue : l’arbitraire de décisions que je ne comprends pas, des pratiques/croyances qui ne sont pas les miennes, des cultures différentes, des langages incompréhensibles, une joie d’être chez soi (en ayant un chez soi) tout en accueillant l’autre, des voyages chez les autres, des débats pour défendre sa vérité, un goût pour la traduction, un sens du malaise, un goût pour l’anonymat, une souveraineté du peuple, un territoire de dissensus vivables, de conflits régulés par la certitude de faire partie de la même équipe, un paquet d’espaces que je ne pourrai connaître et que je ne veux pas connaître, d’inavouables paradoxes, des impuretés, des moments où j’ai pas envie, etc.

L’artiste, et celui « de rue » d’autant plus, peut-il faire l’économie de la visite de cet étrange pays ? Ne navigue-t-il pas les derniers océans où l’on peut légitimement aujourd’hui ne pas se justifier, salir la nappe, hurler un paradoxe, une douleur égoïste, un amour sans raison ?


Que signifierait résister, alors ?

L’art que nous espérons pour la rue est un terrain où l’on peut, au nom de ce que l’on croit (dans notre détachement du présent – nos personnes et nos histoires) tenter de faire vivre et de légitimer des histoires possibles. Celles-ci ont certainement à parler de migrants, de virus ou de terrorisme. Mais elles ont surtout à exister, par elles-mêmes, sur leur propre socle de légitimité, sans devoir toujours répondre, à une actualité, un pouvoir grotesque, etc. Les « arts de la rue », permettons nous de conserver un peu de cette expression déjà désuète, n’ont-ils pas là toute une mission qui s’ouvre, une mission où nos histoires résisteraient aux grandes histoires que les pouvoirs imposent ? Une mission où la résistance prendrait la forme de corps humains sentant et puant dans l’espace qu’ils habitent. Une incorrection authentique pourrait-on dire. Une incorrection inattendue, pas celle des bouffons que nous cherchons toutes et tous à contourner, non, celle de nos propres personnes, sales, paradoxales, variantes, déviantes, fragiles, belles, passionnées, aimantes, etc.

Résister, ce serait changer les mots aussi. Refuser les formes et les formats qu’on nous impose. Utiliser le langage et les discours qui nous semblent justes, pour nous, ici et maintenant, depuis ce qu’on ressent et ce qu’on sent que les autres ressentent. Et ceci sans nous demander si ils seront efficaces. Refuser l’optimisation des techniques de persuasion et de manipulation que le marketing mondiale a réussi à faire appeler, dans un incroyable renversement sémantique, « la communication ». Communiquer honnêtement, tous les artistes le savent, c’est accepter de ne pas se faire comprendre.

Résister, ce ne serait pas inventer un énième dispositif de répartition, une fiction de gestion «égalitaire», une bourse qui ne rectifie rien de l’injustice de la reproduction sociale. Résister, alors, ce serait plutôt inventer des manières de proposer des expressions artistiques, s’intéresser aux « secteurs » que la profession découpent, aux manières de produire et de diffuser. Ce serait une désincarcération des « réseaux ». Ce serait une terrible mise en danger. Celle que l’on vit le jour où, réellement, la crise pénètre nos mondes.

Résister de la sorte, enfin, c’est accepter que tout cela est une profession de foi impossible et que nos milles besoins, de confort, de reconnaissance, nos peurs, de la solitude, de la misère, de l’exclusion, ont une bonne raison d’être. Ce serait donc agir en personne consciente de ce qu’elle fait, du degré d’acceptation du monde qu’elle manifeste, tout en se laissant traverser par son besoin de résistance autant que par ses fragilités. Ce serait donc, in fine, une forme d’existence authentique, présent à soi et aux autres. Une vie qui ne se laisse pas envahir du présent et qui cherchent les formes justes pour raconter d’autres histoires possibles.


Dans quelle mesure les arts de la rue peuvent-ils résister ?

Un certains nombres de signaux, dont la manière de gérer l’annulation des festivals, nous invitent à penser que le secteur de arts de la rue, sa culture et ses structures, n’est pas tout à fait dépourvu d’atouts pour relever l’immense défi que représente la création contemporaine.

Existe-t-il un secteur où les tensions entre arts et culture, public et propos, engagement et création, sont plus présentes que dans les arts de la rue ? Si ce secteur résonne particulièrement sous les coups des problèmes pointés du doigt ci-dessus c’est peut-être justement parce qu’il est culturellement armé pour répondre.

Il saura répondre à condition de résister à la pression de l’inscription dans la mondiale société des réseaux, des communicants, des énergies fossiles, en s’écartant de la trajectoire de chute des grandes institutions, en se défiant de la place conforme et attendue que l’industrie du divertissement lui construit.

Le monde des arts de la rue résistera, sûrement, à partir du moment où il acceptera également son historicité : avoir un passé, une culture et faire l’histoire aujourd’hui. Réinterpréter sans trahir cette culture de l’espace public, du désordre, de l’authentiquement sale, du brouillon pulsionnel, passionnel. Sans trahir ce refus de lécher. Faire avec ce besoin d’être ensemble, à beaucoup, dans des formes sans mesure. Les arts de la rue pourraient entendre, une dernière fois ici, la voix déjà ancienne d’Hannah Arendt qui lui souffle à l’oreille : il n’est aucune invention importante, révolte censée, mouvement ou institution juste, qui ne s’inscrivent dans un rapport, bordélique, résistant ou révérant, à la tradition.

Enfin, et comme nous avons assumé une abstraction et un registre tranchant avec le traditionnel pragmatisme du secteur, finissons par noter combien la trajectoire qui s’ébauche là, au cœur des doutes d’une profession, semble concrète. Notre proposition consiste à affirmer que les échanges entre artistes et programmateurs, diffuseurs et producteurs, font clairement signe vers un programme de travail : (1) trouver des temps et des espaces pour se détacher du présent, (2) bâtir des collectifs de personnes différentes, (3) explorer des manières de résister.

(1) On trouve des temps de détachement en les exigeant et en les prenant au sérieux, en allant s’isoler, en se promenant en forêt, en lisant, en écoutant ceux et celles qui analysent autant que nous travaillons, en ralentissant, en respectant nos besoins, en évitant de se faire attraper intégralement par nos professions, en cessant de relativiser, en ne mélangeant pas tout. (2) On bâtit des collectifs en allant à la rencontre des autres, en faisant des maraudes, en changeant dix jours de métier avec une aide soignante, en réclamant des temps pour faire l’autonomie – pour édicter ensemble les règles auxquelles on accepte de se plier, en restant maître de nos divers gestions, en n’exhortant jamais et en invitant toujours, en explicitant les implicite. (3) On explore les manières de résister en allant jouer là où l’on nous attend pas, en refusant des règles auxquelles on ne veut pas se plier, en jouant gratuitement, en inventant des espaces de rencontres, des diffusions possibles, des modalités professionnelles, des modes de production, des formes de collectifs, en changeant les mots, etc.


Pascal Ferren – Aout 2020

Ethique et politique de l’autonomie – Ateliers de lecture autour de la pensée d’Ivan Illich

Organisés par l’Université populaire de Tours

Lundi 20 janvier, 3 février, 17 février, 9 mars, 16 mars, 30 mars 2020 – La Petite Filature – La Riche (37)

Sur le site de l’université populaire de Tours

Tous les quinze jours, pendant trois mois, j’anime un atelier de lecture autour d’Ivan Illich, de la notion d’autonomie et de ces implications politiques. Après une première session introductive autour de la position iconoclaste d’Illich dans le paysage de la pensée du vingtième siècle, nous entrons en lecture de textes choisis (principalement dans « La convivialité », ouvrage de 1973). Nous abordons alors le parcours d’Illich, son éthique de l’autonomie et de la nécessaire imagination, sa politique de la limite et sa conception des seuils, ainsi que les aspects les plus prospectifs de son travail autour du langage, du droit et de la « recherche conviviale ».

« L’homme ne se nourrit pas seulement de biens et de services, mais de la liberté de façonner les objets qui l’entourent, de leur donner forme à son goût, de s’en servir avec et pour les autres » (Illich Ivan, La convivialité (1973), Œuvres complètes, V. 1, Paris, Fayard, 2004).

Illich a écrit et a été lu durant un éclair, pendant la crise énergétique des années soixante-dix, et a paru s’évanouir avec la stabilisation des prix du pétrole et de la croissance économique. C’est une nouvelle crise, celle des années deux-mille et de l’impossibilité de ne plus voir les bouleversements climatiques qui nous renvoie à sa pensée. À temps délicat, idées nouvelles, pourrait-on dire, car la pensée d’Illich perce surtout par son originalité. Nous avons affaire à une écriture sans concession, qui propose une critique radicale de toutes les institutions (école, hôpital, Eglise…) et une promotion de solutions utopiques (société sans école, limitation de la vitesse des déplacements à 25 Km/h…).

Illich en était persuadé : il est possible de faire une autre société et de sortir le tiers-monde de la domination qu’il subit, à condition de rendre au citoyen son autonomie et de bien comprendre ce que cela implique politiquement. La critique des institutions n’a jamais été son horizon. Il désirait surtout libérer les possibilités de chacun.e. Ses textes font jouer sans cesse, contre la froideur bureaucratique et la raison calculante des institutions, l’imagination créatrice de l’homme et les multiples formes de la vie. Illich propose ainsi une philosophie morale et politique basée sur l’autonomie, seule condition nécessaire de la possibilité d’une libération des imaginations. En prolongement, il esquisse sa “société conviviale”, faite d’humains proches les uns des autres, sachant faire oeuvre de limitations et garder le controle sur leurs outils.

Pascal Ferren – L’inverse de la fusée

Intervention pour « Paysages Invisibles » – Atelier de recherche proposé par Frédérique Aït-Touati (cycle « Arts de dire, arts de voir dans un monde abimé » imaginé par Marielle Macé)

Organisée par Nanterre-Amandiers, Marielle Macé, auteure associée à Nanterre-Amandiers, et les chercheuses Frédérique Aït-Touati et Alice Leroy.

Lundi 3 février 2020 – CDN Nanterre-Amandiers (92)

Avec le centre dramatique Nanterre-Amandiers, l’EHESS, l’école des arts politiques SPEAP.

Plus d’infos sur la journée et le cadre de l’intervention

Invité par Frédérique Aït-Touati à parler des liens entre urbanisme, sols, vivants, j’ai raconté ma pratique et échangé avec les participants de l’atelier autour de la possibilité d’un urbanisme attentif au sol.

Mes notes :

Si les travaux si stimulants de Frédérique Aït-Touati autour du sol, du sous-sol, de la terre et des manières de présenter et représenter ces éléments (Terra Forma. Manuel de cartographies potentielles – B42, 2019) peut interroger la pratique plus urbanistique que j’essaie de mener, c’est en questionnant la place assigné au « sol » en urbanisme. Si cette discipline hybride, tiers technique, tiers pratique, tiers savante (quelque chose comme ça) appréhende le sol c’est en premier lieu pour gérer son occupation par les activités humaines. Le sol est alors, au mieux, un espace bidimensionnel, disponible (« zuhanden », on aurait envie d’écrire en risquant un renvoi au concept heideggerien) pour la production et l’existence des humains. Au mieux, car l’hégémonie des Systèmes d’Information Géographique pour la représentation de l’espace habité en urbanisme, tend peu à peu à effacer son existence même, en en faisant à peine un fond de carte, un «canevas photoshop », une donnée immédiate et informe de la conscience urbanistique.

Il nous semble qu’une approche pédologique invite à envisager le sol comme un substrat de la vie, peu épais et radicalement irremplaçable. En ce sens, ce que l’urbanisme appelle l’artificialisation des sols est une opération centrale de l’homme anthropocène consistant à détruire rapidement (environ 60 000 hectares annuellement en France – les chiffres diffèrent selon les modes de calcul) le substrat bio-physico-chimique qui est source et moyen de sa propre existence. On comprend dès lors l’importance que les politiques publiques tentent de donner à la lutte contre cette artificialisation (voir le récent rapport, pour le compte du premier ministre, autour de la thématique) et ses parents : étalement urbain ou construction d’infrastructures inutiles.

Différents terrains d’actions m’invitent à constater en quelle mesure ces injonctions fondamentales pour la possibilité même de la vie humaine sur terre buttent sur une pratique urbanistique qui peine à décliner ces enjeux sur le réel. Concernée par des questions de pouvoir, épuisée par le rythme de la démocratie représentative, confrontée à des espaces (et des personnes parfois) abîmés, cette pratique, dans les faits plus intuitive et gestionnaire que planificatrice et performative, semble manquer de chemins pour une considération épaisse et attentive des formes et richesses du sol vivant.

Je corrèle volontiers ces observations avec celles, connexes, de Sabine Barles lors du colloque Urban Feedback de Grenoble (organisée par l’UMR PACTE fin janvier 2019 – voir par là). Elle constatait et regrettait le manque de travaux de recherche en urbanisme s’intéressant aux effets de l’écologisation de l’urbanisme sur la biosphère. En un mot résumant, Sabine Barles disait : si on étudie franchement les effets de l’écologie sur l’urbanisme et ses processus professionnels, on étudie peu les effets de l’urbanisme sur le réel, notamment par rapport à ses intentions écologiques. Et si je reprends la responsabilité du propos je dirai que ce détournement du regard de la recherche répond assez bien aux impasses pratiques de la déclinaison des objectifs écologiques. Pour ne pas avoir de fièvre, le mieux, c’est de ne pas prendre sa température.

N’incriminant aucun des acteurs de l’urbanisme (ni les habitants qui « voudraient mal », ni les élus qui tricherait, ni les techniciens, etc), je m’interroge, à l’aune de ces observations, sur la possibilité d’une ressaisie morale des pratiques de production de l’espace. Dans quelle mesure, un outillage permettant de dégager des conditions de possibilité pour des actions individuelles et collectives conformes aux visées des personnes et de collectifs, permettrait-il d’appréhender les attachements biologiques radicaux entre ce qui manifeste de la vie, et de placer ces attachements à la racine de l’acte d’aménagement ?

Plus concrétement, invitation faite aux “innovateurs” (dans lesquels je m’inclus volontiers) à prendre garde à la manière dont les processus et les dispositifs professionnels dans lesquels ils s’insèrent (parfois au prix de rude parcours professionnels, sécants et précaires) peuvent les éloigner de leur intention et, pire encore, de l’attention aux intentions des personnes avec qui ou pour qui ils produisent de l’espace. Dit autrement encore, cette réflexion rapide m’amène à une certaine précaution, au nom de l’attachement radical entre les vivants, vis-à-vis de la « mise en profession » de la production de nos espaces de vie et de l’action amorale – et non pas immorale – qu’elle tend à développer. Si cette hypothèse s’avérait pertinente, il serait urgent de partager plus largement l’activité de production de l’espace et surtout, de ne jamais agir sans s’assurer que cette action est moralement envisageable, j’entends par là qu’elle relève d’une ou plusieurs visées de vivants et de collectifs de vivants concernés par cette action.

Pascal Ferren – L’inverse de la fusée

“Coopérer avec les habitants” – Intervention dans le cadre de la journée professionnelle « La coopération, un levier du développement culturel dans les territoires »

Organisée par l’agence Auvergne-Rhône-Alpes Spectacle Vivant et la Communauté d’agglomération Loire Forez Agglo.

Jeudi 23 janvier 2020 – Montbrison (42)

Avec Amandine Weber, coordinatrice de l’action culturelle et du développement des partenariats de Loire Forez Agglomération (42), Sarah Wasserstrom coordinatrice du centre culturel de Goutelas (42) et Dorothée Machet, co-directrice du centre culturel Le Bief (63)

Invité lors de cette journée à intervenir brièvement, je devais tenter d’apporter un éclairage sur une double question :

> qu’est-ce qu’on appelle un habitant?

> Comment coopérer avec les habitants ?

Mes notes :

“Habitant” désigne, au même titre que le mot “animal”, un tout et une partie de ce tout. Un tout, tous les êtres humains en temps qu’ils habitent un espace terrestre, mais également une partie, tous les êtres humains en tant que non professionnels des politiques publiques territoriales. L’habitant, c’est le profane, celui qui n’est pas là en tant qu’expert de la production de l’espace habité. Pourtant, la relation active, sous-entendue par le vocable « habitant », nous rappelle que celui-ci modifie et construit l’espace en l’occupant et en y déployant sa vie. Habitant, le vivant mondifie l’espace, pourrait-on dire.

1 – Coopérer avec les habitants, profanes circonstanciels pourtant toujours déjà acteurs de la construction des territoires, c’est donc, en premier lieu certainement, interroger la posture du professionnel en acceptant un partage (et donc l’abandon d’une partie) de pouvoir. Le professionnel que nous sommes toutes et tous par instants doit pouvoir cesser d’agir et discourir pour ré-affirmer sa propre distinction d’avec le profane, mais plutôt tâcher d’affaiblir cette séparation asymétrique des vivants en se répétant chaque seconde : ne suis-je pas également un habitant de la terre ?

2 – C’est peut-être ensuite, adopter une posture vigilante aux relations sensibles et intellectuelles entre les êtres humains en présence et prêter attention aux conditions de possibilité de la satisfaction de leurs intentions et besoins. Coopérer avec les habitants, faire œuvre avec les non-professionnels, c’est ne pas cesser de se demander si ils ont pu exprimer leurs besoins, si ceux-ci ont une chance d’être satisfaits et comment, le cas échéant, nous pouvons œuvrer ensemble à cette satisfaction, même partielle. C’est seulement à cette condition que l’habitant peut être considéré comme un constructeur de l’espace par le déploiement de sa vie et non seulement comme un récepteur de quelconque dispositif. C’est seulement à cette condition que la coopération avec les habitants peut avoir du sens pour tenter d’imaginer et de bâtir un monde plus juste et durablement vivable.

3 – Enfin, il s’agit d’imaginer l’extrême transition intérieure et collective que demande ces deux premiers points et d’être ainsi indulgent quant à nos capacités à atteindre des productions spatiales coopératives. Il est probablement nécessaire, dans un premier temps, d’accepter d’agir au nom de ces principes, parce que le jeu transitionnel en vaut la chandelle méthodologique, et, donc, de se satisfaire de processus imparfaits et dont les résultats, potentiellement salvateurs, sont aujourd’hui très incertains. Mais gageons qu’il vaut mieux, possiblement, des espaces coopératifs et vivables qu’un territoire certain spatialisant les inégalités sociales et détruisant extrêmement rapidement les conditions de la vie digne sur terre.

Pascal Ferren – L’inverse de la fusée